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La vie privée, un problème de vieux cons ? Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Guadeloupe   
Sommes-nous aussi coincés et procéduriers au regard de notre vie privée que la société de nos grands-parents l'était en matière de sexualité ? Dit autrement : assiste-t-on aux prémices d'un bouleversement similaire, d'un point de vue identitaire, à celui de la révolution sexuelle ? C'est la thèse esquissée dans un très intéressant article consacré aux bénéfices sociaux, personnels et professionnels…

Sommes-nous aussi coincés et procéduriers au regard de notre vie privée que la société de nos grands-parents l’était en matière de sexualité ? Dit autrement : assiste-t-on aux prémices d’un bouleversement similaire, d’un point de vue identitaire, à celui de la révolution sexuelle ?

Une maman augmentéeC’est la thèse esquissée dans un très intéressant article consacré aux bénéfices sociaux, personnels et professionnels du partage des données par les utilisateurs de réseaux communautaires et sociaux type “web 2.0“.

Pour le professeur Ravi Sandhu, responsable de l’Institut de la cyber sécurité à l’université du Texas à San Antonio, l’absence de pudeur des “natifs du numérique” (traduction de digitals natives, le surnom donné à ceux qui ont grandi environné de technologies de l’information) serait comparable à l’attitude désinhibée avec laquelle les jeunes des années 60-70 abordaient la sexualité :

“Au début, les gens avaient très peu d’inhibitions, et adoptaient des pratiques très risquées. Nous en sommes un peu à ce stade, en matière de partage de données. Avec le temps, les gens ont appris que ce n’était pas sans danger.”

Ce qui n’a pas empêché la libération sexuelle d’avoir lieu, et de profiter, in fine, à l’ensemble de la société.

La thèse est intéressante, la personnalité de ses auteurs ne l’est pas moins. Don Peppers et Martha Rogers, les auteurs de l’article, sont à la tête d’un cabinet de consultants spécialistes de la relation clients, et 1to1media, le journal où a été publié leur article, en est une filiale.

Ravi Sandhu, quant à lui, déclarait récemment qu’il travaillait “en synergie” avec la National Security Agency (NSA), le plus important des services de renseignement américains, qui a pour mission d’espionner les télécommunications : la NSA vient en effet d’implanter un nouveau supercentre de “fouille de données” (data mining, en VO) à San Antonio, et elle embauche un certain nombre des étudiants de Sandhu.

Sonde émotionnelleOn peut facilement comprendre que des gens dont le métier est d’agréger des données personnelles militent pour un changement de comportement vis-à-vis de la notion de vie privée, et cherchent à faire accepter l’idée que la population n’a rien à en craindre, mais tout y à gagner. Cette précaution prise, leur question fait-elle pour autant sens ?

Big Brother, un truc de vieux ?

Récemment on apprenait que si un mineur sur cinq fait effectivement l’objet d’avance sexuelle via l’internet (une proportion tombée de 19 à 13% entre l’an 2000 et 2006), 90 % de ces “avances” sont le fait de personnes du même âge.

Ces avances relèveraient, pour l’essentiel, de plaisanteries, mais feraient aussi de plus en plus partie du “nouvel ordre” amoureux : aux Etats-Unis, un adolescent sur cinq, et un jeune adulte sur trois, ont ainsi déjà envoyé des photos ou vidéos d’eux-mêmes, nus ou à moitié nus, par l’internet ou le téléphone mobile.

En France, un rapport parlementaire avançait il y a peu que de nombreux collégiens n’iraient plus aux toilettes de peur d’y être photographiés. Et les 3/4 des jeunes Américains sondés reconnaissent qu’envoyer des contenus sexuellement suggestifs “peut avoir des conséquences négatives sérieuses”, d’autant qu’ils savent (à 44 %) que ces contenus peuvent être partagés avec d’autres personnes que les premiers destinataires.

En tout état de cause, le jeu en vaudrait la chandelle : les éventuels dommages collatéraux que permettent ces technologies, complètement intégrées dans leurs vies, ne leur font pas plus peur que l’utilisation de la voiture, pourtant bien plus mortelle, n’effraie leurs parents.

Slate.fr publiait ainsi récemment une chronique de Matthieu Josse intitulé La peur de la géolocalisation, c’est un truc de vieux ? :

“La géolocalisation en temps réel, c’est un truc qui fait un peu peur à tout le monde. Et pourtant, vous n’y échapperez pas. Surtout vos enfants. Car cette technologie est déjà bien avancée et il n’y a aucune raison que les plus jeunes n’y trouvent pas une utilité sociale.”

BodyguardL’argument est un peu court. Mais les deux exemples d’utilisation donnés par Josse offrent une clef d’interprétation :

“Tout de suite, tout le monde a pensé à un aspect positif (savoir où est son môme) avant de verser dans la parano tendance espionnage (votre femme/mari sait où vous êtes et éventuellement où vous n’êtes pas censé être).”

Comme s’il était “normal” de pouvoir géolocaliser son enfant, alors qu’il ne le serait pas de le faire entre adultes. Comme si les “natifs du numérique” avaient complètement intégré le fait de pouvoir, en tout temps et tout lieu, être surveillé par une technologie.

Mieux : loin de le percevoir comme une atteinte potentielle à leur vie privée, ils se focalisent sur l’utilité sociale, et les bénéfices, que d’autres d’abord, et eux ensuite, pourraient en tirer.

Lors de l’université de printemps de la Fing de 2007, consacrée aux apprentis sorciers, plusieurs étudiants de l’Ecole nationale supérieure de création industrielle (Ensci) ne comprenaient pas pourquoi nous étions plusieurs à être perturbés par leur façon décomplexée d’imaginer des usages ludiques -et commercialisables- des technologies de surveillance (leurs affiches illustrent ce billet).

Plus précisément, ils estimaient que si nous avions été choqués, c’est parce que nous étions “vieux“, que ces technologies faisaient partie de leur vie, qu’ils avaient grandi avec, qu’elles ne leur posaient pas de problèmes et que nous devrions bien nous y adapter.

Le parallèle avec la révolution sexuelle s’arrête là. Au siècle dernier, les jeunes -et notamment les femmes- dénonçaient les tabous et carcans de la société, et voulaient plus de libertés. Aujourd’hui, les natifs du numérique ne militent pas “contre“, mais “pour” : ils vont dans le sens du vent, non seulement de ceux qui font profession de nous “profiler“, mais aussi de ceux qui prônent les notions de bien commun et de partage des données, pour une redéfinition de la notion de propriété tel qu’on le voit à l’oeuvre avec la culture du “Libre” (créative commons, logiciels libres).

Bionic eyeCar ceux que perturbent l’idée de voir leurs enfants (ou salariés, collègues, amis) être ainsi “espionnés” pointent surtout le risque de “contrôle à distance, de conformisme anticipatif (et) d’incitation à l’autocensure” qu’induit ce maillage et cette interconnexion de données, comme le rappelle Antoinette Rouvroy, du Centre de recherche informatique et de droit de l’université de Namur, dans un article intitulé “Réinventer l’art d’oublier et de se faire oublier dans la société de l’information ?” que vient de publier L’Harmattan dans un recueil sur La sécurité de l’individu numérisé. Comme l’expliquait Gilles Deleuze :

“Le propre des normes modernes, et c’est ce qui caractérise le passage progressif de la société disciplinaire décrite par Michel Foucault (…) à la société de contrôle (…), est que ce sont les individus qui doivent s’imposer eux-mêmes non seulement le respect, mais l’adhésion aux normes (…). Le pouvoir prend, dans la société moderne, la forme d’offres de services ou d’actions incitatives bien plus que de contrainte.”

Tous “à poil” sur le Net ?

Olivier Auber, volontiers provocateur, lançait pour sa part, l’an passé, et un peu à la manière de certaines communautés des années 70, un Club des naturistes numériques sur Facebook :

“A poil sur l’Internet, et de manière militante ! C’est l’Internet qui doit s’adapter à notre condition naturelle, pas l’inverse. A quoi sert la nature si l’on ne peut pas aller y batifoler à son aise ? A quoi sert le réseau si l’on ne peut pas y apprendre et rêver sans menaces (celles de la surveillance généralisée, du marketing, du regard d’autrui) ?
Posted originally: 2009-03-12 07:19:42

 
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